"Faire le métier"
Il y a bien longtemps que je n’ai pas entendu cette expression. Avatar du langage ou sentiment d’une disparition annoncée, la locution n’a plus cours. Elle était encore usitée à la fin des années soixante. J’accédais à la musique par une porte dérobée. La contrebasse permettait une entrée discrète dans la famille du jazz. Un tempo viable, une oreille à l’affût et les propositions ne tardaient pas à affluer. Je me suis ainsi trouvé dans « le métier » autant par hasard que par affinité. Le mode de vie l’emportait sur toute autre considération, la préoccupation du lendemain n’était pas de circonstance, l’apprentissage se faisait au gré des rencontres.

Le travail ne manquait pas.
Particulièrement pour les musiciens du rythme. Privilège des accompagnateurs. Nous étions peu nombreux et les clubs savaient programmer les orchestres plusieurs semaines de suite. En ces temps rigolos où les spectateurs de Pleyel s’invectivaient pour savoir s’il fallait applaudir Sonny Rollins ou Albert Ayler, je faisais le grand écart entre les aventures underground du Gill’s club et les danseurs du Caveau de la Huchette.

Le jazz ne nourrissait pas toujours son homme
et l’on allait parfois explorer d’autres territoires. Bals des grandes écoles où orchestres de plages, il n’y a pas de sot métier de la musique. Immanquablement, on finissait par croiser la chanson, grande consommatrice de jazzmen. La rive gauche a toujours nourri une tendresse particulière pour la contrebasse. Le folksong aussi. J’ai bien aimé ce monde. Je l’ai beaucoup fréquenté dans les années soixante-dix.
Il faut dire que la vie des clubs devenait difficile. L’age d’or du jazz s’estompait. Les douleurs infligées par le bois des tabourets aux fesses de la clientèle noctambule autant que les cris de la « new thing » avaient eu raison d’une grande partie du public. En quelques années, des morceaux entiers d’histoires disparurent sous nos yeux : Caméléon, Blue Note, Chat qui pêche, Living room, définitivement engloutis. Le Club Saint-Germain surnagea quelque temps avant de sombrer, s’essayant à ressusciter une époque vaguement sartrienne dans un décor de discothèque chic et chère. Les Trois Mailletz glissaient mollement vers une programmation pour gogos du Paris by night tandis que le caveau de la Huchette, paré de l’aura du jazz de la Libération, poursuivait imperturbablement sa route luterienne sous la protection de Saint Ionesco et de sa cantatrice chauve. La nuit tombait sur le jazz parisien, seul luisait faiblement le fanal du Riverbop, dernier refuge avant l’aube.

Il restait bien deux ou trois festivals
, un concert ici ou là, une tournée désargentée pour soliste errant et rythmique européenne, mais la marmite du jazz avait du mal à bouillir. Et l’on se mettait en quête d’autres horizons. Le choix était encore large pour qui savait son métier : séances d’enregistrements, tournées de chanteurs, orchestres de revues, théâtres, spectacles musicaux, émissions de radio, même la télévision employait des musiciens ! Beaucoup de jazzmen s’égaillèrent dans ce milieu. On se croisait dans les studios, on reconnaissait un pianiste chez Claude François, un contrebassiste derrière Sacha Distel, un batteur avec Eddy Mitchell, voire un orchestre de jazz au complet en allant écouter Nougaro. Certains s’enrôlaient dans la fosse des Folies Bergère, d’autres, à la recherche de nouveaux publics, tentaient l’aventure grégaire du jazz/rock.

Je partageais mon temps
entre les quelques clubs de jazz survivants, les tournées avec Leforestier, les « galas » occasionnels, les enregistrements plus ou moins confidentiels pour Saravah ou Futura Records, un peu de radio ou de télévision et, de temps en temps, la vie de musicien de studio. J’y croisais une espèce aujourd’hui disparue : le requin. Instrumentiste de haut vol, excellent lecteur, Stakhanov du compte en banque, il passait ses journées à sauter d’un studio à l’autre, enregistrant le meilleur comme le pire. Le plus souvent le pire d’ailleurs, mouliné par l’industrie de la musique. Parfois, poussant une porte, je tombais sur une soixantaine de musiciens. Cordes de l’opéra, cuivres chtimis, rythmique niçoise, accordéoniste italien passé par les bords de la Marne, la musique brassait large. Grands orchestres d’un jour, ils avaient connu leurs heures de gloire au cours des décennies précédentes, passant du cinéma de Marcel Carné aux chansons de Jacques Brel. Ils jetaient là leurs derniers feux. On pressentait la fin d’une époque.

Fin des années soixante-dix
, le paysage se modifie. Le monde du jazz sort de la déprime. Premier signe : 1976. Une simple annonce passée dans Libération rassemble cinq cents personnes au Centre Américain sur un projet d’école de jazz. Son auteur, Alain Guérrini, en est le premier surpris. Le CIM est né, premier symptôme d’une aventure pédagogique qui allait prendre des dimensions insoupçonnées. De nouveaux clubs tentent leur chance. Le Caveau de la Montagne rajeunit le public de la rive gauche, le Petit Opportun réveille la rive droite endormie.
Les années 80 seront vivantes. Les festivals se multiplient, les clubs suivent le mouvement, les centres culturels s’animent, les associations se bougent, le jazz y trouve son compte. Quelques moments clés : 1981. Gauche au pouvoir le Ministère de la Culture ouvre ses portes. Toutes les musiques s’engouffrent rue Saint-Dominique. 1985. Le Parlement vote la loi sur la propriété intellectuelle, une manne pour les sociétés civiles. Les aides au projet fleurissent. 1986. Naissance de l’Orchestre National de Jazz. On se prend à espérer.

Dès 1977, j’avais restreint mes allées
et venues dans le monde de la chanson. Je jouais surtout au sein de petits ensembles peu nombreux, mais réguliers, duos ou trios. Musique exigeante, travail personnel, répétitions, enregistrements, « projet artistique » dirait-on aujourd’hui. Plus prosaïquement, on s’ingéniait à faire coïncider nos désirs de musique avec l’économie du quotidien. Ça ne marchait pas si mal. J’ai parcouru ainsi la décennie quatre-vingt en compagnie de Marc Fosset, Marcel Azzola, Juan Jose Mosalini, Gustavo Beytelmann et quelques autres. Je n’abandonnais pas pour autant le plaisir d’accompagnateur. Je m’offrais même le luxe de choisir, rejoignant fréquemment Solal, ou Grappelli pour une série de concerts. Par contre, ma vie de mercenaire de l’industrie tendait vers le néant.

Mouvement de l’histoire prévisible
, la musique enregistrée aidée des technologies de synthèse sonore poussaient inexorablement les orchestres vers la rue. Un siècle auparavant, Thomas Edison faisait le premier pas avec son phonographe. Il n’imaginait pas la suite. On aurait dû se méfier d’un type qui avait mis au point la chaise électrique ! Les premiers touchés furent les orchestres de revues et de comédies musicales, remplacés par des bandes magnétiques. Les synthétiseurs chassèrent les cordes des studios d’enregistrement les boîtes à rythmes envoyèrent les batteurs pointer aux assedic. De hauts lieux chargés d’histoire se peuplèrent d’ombres et se mirent à jouer « le fantôme de l’Opéra » à guichet fermé. La décennie quatre-vingt s’achevait. Échantillonneurs et séquenceurs renvoyaient les hommes de l’écriture à leurs grimoires, l’informatique s’installait en maître, le home studio était placé sur orbite. Les requins dépérissaient. L’un prit sa retraite, l’autre partit monter une école de jazz dans le midi.

Il faut dire que
la pédagogie du jazz était devenue une affaire d’État. Concours, jurys, diplômes, entrée en force dans les conservatoires, ça ne plaisantait pas ! Le jazz se vêtait de respectabilité, l’enseignement s’installait doucement dans la vie des saltimbanques. Fins de mois obligent !

Années 90
. Les musiciens assimilent un vocabulaire nouveau : structuration, collectivité locale, Drac, cahier des charges, déconcentration, convention, subvention, tutelle, évaluation, partenariat… Le jazz a fait son entrée dans les politiques culturelles. On ne monte plus un orchestre, on porte un projet. On s’initie à la gestion associative en même temps qu’on fait ses gammes. Les regroupements professionnels se multiplient, les conflits de territoire leur emboîte le pas. UMJ, FNEIJ, AFIJMA, AJON, SMAC, APEJS, Fédération des scènes de jazz, Allumés du Jazz…Réunions, commissions, tables rondes, lobbying, jeux de pouvoir, guerre des styles. On ne sait plus se parler ! Les temps se durcissent, la précarité fait son apparition. L’offre artistique se transforme en demande d’emploi.

Janvier 2004,
extrait d’un texte d’Armand Eloi, comédien, metteur en scène, trouvé sur le net :« …Une autre conséquence de ce système est la place grandissante prise par tous ceux qui sont chargés de distribuer les sommes encore disponibles, d’étudier nos innombrables dossiers, et de faire leur marché parmi la masse des spectacles proposés. Qu’on m’entende bien : il ne s’agit pas ici de mettre en cause la qualité ou l’intégrité de ces personnes, souvent passionnées de nos activités, mais leur nombre, le coût des structures qu’ils animent, et la confiscation de notre pouvoir artistique à leur avantage. Le choix offert aux « diffuseurs » et autres « opérateurs » est tel qu’ils ont de moins en moins intérêt à se faire « producteurs », solidaires du processus de création des spectacles, et qu’ils peuvent fermer les yeux sur les conditions d’élaboration de ces spectacles, un peu comme les grandes entreprises aux règles sociales vertueuses ignorent les conditions d’emploi chez leurs sous-traitants. Oui, voilà ce que nous sommes devenus, des sous-traitants, et beaucoup des artistes que nous employons sont les soutiers du système, soumis à la précarité … »

Aujourd’hui l’équation est simple
 : On a depuis vingt ans mis en place tout un attirail pédagogique institutionnel sans se préoccuper un seul instant des débouchés professionnels. La récente politique des « musiques actuelles » ne fait qu’accentuer le problème sur fond de crise sociale. Les musiciens qui évoluent dans les mondes du jazz sont sans doute dix fois plus nombreux qu’il y a trente ans. La totalité dépend du régime de l’intermittence régulièrement remis en cause. La surabondance de l’offre artistique fait jouer les cachets à la baisse. Le réseau de diffusion accorde une place limitée à l’expression musicale. L’industrie n’emploie quasiment plus de musiciens.

« Et toi, tu fais toujours le métier ? »

Patrice Caratini 2004
texte écrit pour le Centre d'Information de Jazz à la demande de Pascal Anquetil

« Et aujourd’hui, en 2014, tu fais quoi ?»
« Ben j’continue, on verra bien… »