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Hiver 1965...

La boutique est toujours là. Face au jardin du Luxembourg, en haut du boulevard Saint-Michel, elle héberge aujourd’hui de nouveaux occupants sans doute ignorants de l’histoire qui les a précédés. La devanture affiche l’ordinaire anonyme d’un opérateur téléphonique. Dans les années soixante, on remarquait les lettres dorées sur fond noir de l’enseigne surmontant le commerce : « Ancienne Maison Pasdeloup - Couillé et Cie ». Le patronyme faisait ricaner les potaches. Sur la vitrine, une inscription précisait : « Vente et location tous instruments ». C’est ici que j’ai loué ma première contrebasse à la fin de l’hiver 1965. Façonné de contreplaqué clair et monté avec des cordes en nylon, l’instrument exhibait un caractère plutôt fruste mais suffisant à mon bonheur.
Je connaissais l’endroit pour y avoir emprunté quelque temps un alto Selmer et aussi pour m’y être fourni en « carnets de grilles », ces drôles de blocs-notes parsemés de cases vides qu’il fallait noircir avec des noms d’accords pour jouer de la musique avec quelques copains. C’était une sorte de méthode globale pour apprentissage de l’harmonie qui aurait fait frémir les autorités de la rue de Madrid, mais nous n’en n’avions cure. Nous ne fréquentions pas ces gens-là et, après tout, notre manière en valait bien une autre. Tout ce qui nous intéressait, c’était de nous immiscer dans les univers de Duke Ellington, Count Basie, Erroll Garner, Miles Davis et de tous les autres. La vie nous appartenait.

J’ai encore dans l’oreille le coup de fil qui a tout déclenché : « Allo Patrice, écoute, Guy arrête la contrebasse. On n’a personne la semaine prochaine. C’est pour une soirée privée, tu peux le remplacer ? ». Depuis l’arrivée en terminale, j’avais rejoint au lycée un orchestre amateur qui s’escrimait à jouer Jive at five et Satin Doll au lieu de potasser Kant et Spinoza. Je bricolais avec une guitare, un piano ou un saxophone au gré des sessions. Pour des raisons héréditaires, je ne me débrouillais pas trop mal avec l’harmonie. Sur le piano familial avaient trôné depuis ma naissance, les exercices de Carl Czerny, Das Wohl Temperierte Clavier, les sonates de Mozart et Beethoven, les chansons de Brassens, et autres mélodies de Fauré. Le massacre régulier et consciencieux par les membres de ma famille des œuvres de ces éminents auteurs m’avait tenu lieu de formation musicale.

Je ne jouais pas de contrebasse. J’avais juste posé mes doigts sur celle de l’orchestre par curiosité, pour tenter de reproduire, un jour, l’introduction de Haitian fight song par Mingus. Mais je répondis oui, bien sûr. Je pensais parvenir à me débrouiller sans trop de peine. La deuxième question fusa : « Tu sais jouer le break de Undecided ? » C’était un moment périlleux où la contrebasse, seule pendant deux mesures, devait jouer ré-mib-mi-fa-fa#-sol-la-sib. Ça ne paraissait pas au-dessus de mes forces. C’était en tout cas certainement moins problématique que de traduire Thucydide qui occupait mes soirées du moment. J’acquiesçai avec conviction. « Bon, génial ! On t’attend samedi à 20 heures avenue d’Eylau. C’est habillé, hein ! Smoking et robe du soir ! » Ça se compliquait. Nous devions animer une party dans un appartement des beaux quartiers, sous les ors de la haute bourgeoisie parisienne. Pierre de taille, meubles de style, cheminées en marbre de Carrare, parquet en point de Hongrie et stuc au plafond, on ne rigolait pas avec les apparences.

Je me mis en quête d’un tuxedo. Je sollicitai d’abord mon grand-père, ancien officier du génie dont j’imaginais qu’il possédait des vêtements de cérémonie. Il sortit de la naphtaline un ensemble chic et désuet qui s’avéra trop étriqué. Je me tournai alors vers le monde du music-hall. J’appelai une vieille connaissance de la famille, le chanteur guadeloupéen Gérard La Viny. Mes parents l’avaient rencontré à la Canne à sucre, haut lieu de la biguine parisienne où ils allaient danser dans les années cinquante. IIs s’étaient pris d’amitiés. Gérard m’accueillit avec beaucoup de gentillesse et me proposa un magnifique smoking rose tirant sur le fuschia. Il me sembla que la nuance risquait de mettre à mal les canons vestimentaires du XVIème arrondissement et je déclinai l’offre. Finalement, le problème me fut résolu par l’épicier italien, voisin du pavillon de banlieue où nous avions atterri après des déboires familiaux. En période de disette, il pratiquait la solidarité des gens fauchés et nous vivions à crédit grâce à son échoppe. Maître d’hôtel pour une grande maison dans une autre vie, il disposait d’une garde-robe professionnelle qu’il mit à ma disposition.


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Je passai louer la contrebasse et employai les quelques jours qui suivirent à repérer les notes sur la touche avec des collants de couleur que je m’empressai de faire disparaître la veille de l’événement. Dûment accoutré et muni de l’instrument de la maison Couillé & cie, je me présentai le lendemain au rendez-vous donné. Je me souviens que nous avons joué beaucoup de blues en sol et aussi que j’ai tenté un solo sur The man I love. Je me souviens également avoir terminé la soirée, décoré par deux magnifiques ampoules sanguinolentes à l’index et au majeur, et être reparti avec une partie du buffet dans la housse de la contrebasse. Ainsi s’est passé mon premier gig. Nous fûmes payés. Au noir bien sûr.

Juillet 2015…

Nous devisons dans les bureaux du Théâtre du Châtelet. La Maison m’a programmé au printemps pour une soirée « carte blanche » et nous parlons production et communication. Un demi-siècle de musique ça mérite un concert qui sorte de l’ordinaire et je vais inviter de nombreux artistes avec lesquels j’ai partagé la route durant toutes ces années. Pour que la fête soit complète, j’y associe une résidence d’automne au Studio de l’Ermitage.

Lever de rideau sur la saison avec un bal, événement oblige !

Patrice Caratini